« Il y a une inquiétude croissante à chaque niveau social dans la société guadeloupéenne.

Les manifestations secouent la Guadeloupe depuis une semaine. Une trentaine de personnes ont été arrêtées ce week-end en raison d’incendies et de pillages. Dimanche soir, le procureur Patrick Dejardan a déclaré que 30 participants présumés aux violences devaient comparaître immédiatement à Pointe Apitre. Dans une allocution lundi soir, le Premier ministre Jean Castex a appelé au “calme et à la responsabilité” après avoir rencontré des élus guadeloupéens. Il a également annoncé la création d’un “Forum de dialogue” visant à “convaincre et soutenir les individus et les soignants humains concernés” en raison des craintes liées à la vaccination forcée.

L’escalade de cette contestation avait en fait pour point de départ une obligation de vaccination des soignants et une contestation d’un laissez-passer sanitaire. Cependant, selon des sources locales, le mouvement n’est pas uniquement motivé par l’insatisfaction vis-à-vis du parcours sanitaire et la résistance à la vaccination. Depuis cet été, la couverture vaccinale sur l’île s’est nettement améliorée, la proportion de soignants vaccinés approchant les 90 % et flirtant avec la moitié de la population générale. Désormais, le mouvement ressemble à une crise sociale. Pour comprendre la raison de cette colère erratique, interviewez Marie Ruth Penchard, deuxième vice-présidente du Conseil régional de Guadeloupe et ancienne ministre des Affaires étrangères du gouvernement de Hwiyoung.

L’Express : Comment décririez-vous la situation actuelle en Guadeloupe ? Est-ce le résultat d’une crise sanitaire ?

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Marie-Rus Penchard : Nul doute que la crise sanitaire pose problème dans les territoires étrangers où le chômage est élevé dans des situations très difficiles. Même si nous pensons avoir la paix sociale, nous devons être prudents car notre territoire est très vulnérable économiquement. Au contraire, la crise sanitaire n’a pas aidé. De plus, il peut y avoir un manque de compréhension générale des mesures prises par le gouvernement en raison des changements de discours sur la santé passée et les effets bénéfiques de la vaccination. Cette méfiance est aussi associée au scandale du chlordécon, un pesticide cancérigène utilisé aux Antilles de 1972 à 1993, ou de ces algues brunes, les Sargasses, qui s’accumulent sur le littoral. Car encore une fois, les Guadeloupéens ont peut-être eu le sentiment que le pays ne voulait pas être transparent sur sa responsabilité en matière de santé.

Dessinons des lignes parallèles. Par exemple, toute la lumière aurait pu être faite avec une lime à sang contaminée. Pas le cas avec Kepone. Malgré les différentes commissions en cours, les Guadeloupéens ne veulent pas aller au bout de la vérité. Dans cette situation déjà tendue, les parcours sanitaires et la vaccination forcée des soignants ont été les déclencheurs de la crise actuelle. Nous aurions dû écouter davantage les élus afin d’envisager d’ajuster l’application des obligations de vaccination pour éviter d’en arriver là.

Que veux-tu dire?

On part souvent du principe qu’une fois que l’on imagine une politique publique au niveau national, elle doit être également applicable partout au nom de l’unification de la république. Ce n’est pas exactement similaire au gilet jaune, mais il y a quelques similitudes. Les citoyens d’aujourd’hui veulent beaucoup plus de différenciation dans la mise en œuvre des politiques qui affectent leur vie quotidienne. Il est clair que l’Ardèche n’est pas toujours la même que l’Alsace. Imaginez donc la Guadeloupe, qui est de plus en plus proche de la mer des Caraïbes. La nécessité de cette adaptation est un vrai sujet à traiter. Il n’est pas inutile pour nous de parler de territoire, car les citoyens s’attendent à ce que la prise de décision soit plus proche de leur lieu de résidence. L’unification de la république n’est pas cette unification. Je suis convaincu que les choses peuvent s’appliquer différemment à l’intérieur du territoire sans porter atteinte à la république. Au contraire, nous serons probablement enrichis par ces diverses expériences.

Alors, les cadres sont-ils suffisamment à l’écoute ?

Je pense que la nation ne peut plus nous comprendre. Les deux parties manquent de compréhension et deviennent de plus en plus fortes. D’un autre côté, j’ai l’impression que l’État fait déjà beaucoup. Les Guadeloupéens, en revanche, ont l’impression de ne pas entendre leur voix. L’écart se creuse. J’ai été membre du gouvernement, je connais la difficulté du pouvoir. Mais je pense que nous devons avoir le privilège d’écouter, et nous devons pouvoir être rassurés dans ces moments de grande inquiétude.

Est-ce ce « manque d’ouïe » que vous indiquez la seule raison de votre colère ?

Il faut considérer que cette situation n’a pas été créée par un seul élément, mais par une série de composants. Il y a cette méconnaissance des mesures gouvernementales, notamment par rapport au scandale du Chlordecon. Il y a aussi une question sur la construction d’un nouveau CHU pour Pointapitre annoncée par le gouvernement auquel j’appartiens en 2011. Il m’a fallu 10 ans pour me préparer.

Puis, pendant le Covid, l’entreprise a souffert. Bien entendu, le tourisme est une part importante de l’économie guadeloupéenne. Mais ce n’est pas le seul secteur. Le confinement souffre aussi de l’agriculture et de la pêche… Inutile de préciser que tous les sites ont ralenti durant cette période. À cela, il faut ajouter la mondialisation qui s’opère en raison de la hausse des prix des carburants et de la pénurie de certains matériaux. Après quelques mois d’interruption, certains marchés publics doivent être renégociés, notamment en matière d’infrastructures. Il est temps pour ces entreprises de construction offensives de lutter car tout est au ralenti. Cela a des conséquences très concrètes et conduit à la pauvreté dans la société guadeloupéenne.

Vice-présidente Marie-Lus Penchard de la région Guadeloupe à Paris en juin 2018

Vice-présidente Marie-Lus Penchard de la région Guadeloupe à Paris en juin 2018

afp.com/ludovic MARIN

Alors les crises sanitaires et économiques ?

Pas seulement. Bien sûr, la crise sanitaire a causé de nombreuses difficultés financières. Cependant, il y a une crise sociale derrière la crise économique. Des sujets tels que les vaccinations ont pu détruire des unités familiales. Nous vivons dans une société où les familles s’inquiètent pour le travail, l’avenir de leurs enfants et les conséquences de toutes ces violences. On parle de la zone où des médecins ont été menacés (soignants et élus sont menacés de menaces de mort par antitaxes, ndlr) ! Les inquiétudes grandissent à chaque niveau social de la société guadeloupéenne.

Avez-vous été témoin d’une crise récurrente en 2009 qui a conduit à une grève générale appelée « Grève pour la vie » ?

Certes, j’ai une envie de refaire le jeu de 2009. Mais ce qui se passe au barrage aujourd’hui est très différent. Je ne sais pas si le vieil acteur contrôle ce qui se passe là-bas. La démarche d’aujourd’hui est moins qu’une analyse approfondie de la situation en Guadeloupe, et donne l’impression qu’elle est moins structurée que ce que nous avons vu dans le passé. Aujourd’hui, on voit surtout des jeunes qui ne sont pas structurés. Les problèmes qui surviennent aujourd’hui sont liés au coût de la vie élevé, à l’anxiété et à l’incapacité des jeunes à faire face à cette crise économique. Il n’en est qu’à ses débuts. Il faut déterminer ce que les fonctionnaires élus construisent avec leurs cadres et comment la situation va évoluer.

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La question de la légitimité des fonctionnaires élus est très importante. Ceux qui pensent qu’ignorer la classe politique peut résoudre le problème de la Guadeloupe doivent comprendre qu’ils commettent de graves erreurs. On ne construit pas un pays en se disant que les fonctionnaires élus ne représentent rien, ils ne sont pas légaux. Il faut d’abord faire fonctionner la démocratie en participant à la vie politique et en combattant les abstentions.


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Frédéric Filloux est chroniqueur à L'Express et rédacteur en chef de Monday Note.Frédéric Phillow

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